Le conte de Zahra l'Orgueilleuse

lun, 2007-09-24 23:42 -- ilmes

On raconte - et il n'est aucune parole qui ne se raconte ni aucune histoire qui ne se récite - qu'au temps jadis des eaux courantes, lorsque la rose et les coquelicots envahissaient toutes les vallées, dans un pays du couchant régnait un homme sage et avisé.

Cet homme, après avoir sillonné monts et forêts, s'était installé en rase campagne. Il avait construit une tour si haute qu'on disait qu'elle blessait le ciel. Les hommes et les femmes de ce peuple, reconnaissant là la ténacité et la force des hommes libres, en firent leur roi. L'homme s'installa au sommet de sa tour et, des années durant, il promena son regard sur les êtres et les choses, régnant équitablement sur tout et sur tous.
Ce roi vieillit. Quand fut proche la fin de son voyage terrestre, il eut une fille. Mais quelle fille !
Jamais dans les terres du Nord, du Sud, de l'Est et de l'Ouest, dans les cieux et dans les entrailles mêmes de la terre, l'on ne vit fille plus belle, plus gracieuse, plus élégante, plus sage. Jamais femme ne fut plus habile dans le maniement des armes - elle rivalisait avec les plus braves - et dans le maniement de l'esprit et du coeur des hommes.

Ce pur joyau avait pour nom Zahra.
Or, peu de temps après sa naissance - quelques années tout au plus -, les villages, les villes, les hommes, les animaux même de ce royaume entrèrent en ébullition, saisis tous par la folie d'amour pour la belle.
Car belle, elle l'était, Zahra ! Ô combien ! Belle comme la lune, belle comme est beau le chant d'une mère, éclatante comme les premières neiges, gracieuse comme la perdrix, fragile comme la colombe et odorante comme le jasmin des belles années. Belle à en perdre le souffle.
Et Zahra connaissait la juste mesure de son éclat et de l'attirance - ensorcelante, disaient certains - qu'elle exerçait sur tout être et sur toute chose.

Par un jour de grand froid, elle décida de mettre la terre entière à l'épreuve de son amour : elle se cloîtra dans une petite cabane de bois vieilli, isolée parmi les cailloux du levant, et attendit.
Tous les jeunes hommes en âge de prendre femme se retrouvèrent à sa porte. Certains venaient des confins du Sahara lointain, drapés de tissus lourds et montés sur des chamelles centenaires, pour avoir le privilège d'entendre sa voix, s'ils ne pouvaient rencontrer son regard.
Il faut vous dire une fois encore que Zahra parait les montagnes, les vallées et les cieux mêmes de ses rires ; qu'elle illuminait les nuits et les chemins de son regard droit et clair. Tous étaient donc là. Une joute fut décidée entre les prétendants pour déterminer lequel de ces jeunes audacieux mériterait d'entrer dans le coeur de Zahra et de partager sa couche. Ainsi, saison après saison, année après année, grands et petits, riches ou pauvres, beaux ou laids, les hommes se succédèrent au seuil de la cabane.
Au premier qui frappa à la porte - Qui est-ce?

Au premier qui frappa à la porte - Qui est-ce? demanda la voix. - C'est moi, ton aimé ! - Laisse-moi ton nom et va-t'en!
Et l'homme s'en alla pendant que la belle Zahra s'attelait à une tâche énorme autant que vaine : tisser une couverture de laine et broder le nom de ses prétendants. Quand le deuxième vint :

- Qui est-ce?

- C'est moi, ton aimé !

- Laisse-moi ton nom et va-t'en!

Et l'homme s'en fut tandis que Zahra brodait son nom d'une aiguille d'or sur la couverture de laine.
Un troisième homme vint frapper à la porte, puis un autre et un autre encore. Le quatre-vingt-dix-neuvième homme à son tour vint.

- Qui est-ce?

- Est-ce moi, ton aimé?

Un long silence accueillit ces paroles. Tous les prétendants semblaient pétrifiés dans l'attente d'une réponse qui, cette fois peut-être, serait différente. Tous prêtèrent l'oreille.

- Laisse-moi ton nom et va-t'en!

Et le quatre-vingt-dix-neuvième homme s'en alla comme les autres. Et le millième quitta les lieux, le désespoir plein les tripes. Et le trois millième laissa éclater la folie qui l'envahit lorsque à son tour il se vit repoussé cependant que Zahra brodait son nom sur la couverture de laine.

Les jours succédèrent aux jours, les saisons chassèrent les saisons, la sécheresse laissa la place aux pluies diluviennes. Les années passèrent et Zahra l'Unique vit sa beauté se flétrir au même rythme que s'allongeait l'infinie couverture de laine.
Moktar était un homme simple. Attiré seulement par la vie. Dégoûté des hommes de sa terre, de son ciel, de son eau, de sa poussière et de son air même, il avait décidé de suivre les pas de ses rêves. Il entreprit le voyage qui l'amena au pays de Zahra.
Intrigué par l'histoire, devenue légende, de cette femme que les hommes avaient fini par surnommer la Folle Orgueilleuse, il décida de lui rendre visite. Il arriva devant la cabane de bois vieilli, déposa son baluchon, se rafraîchit le visage à l'eau claire d'un puits proche. Il vint, le coeur battant, frapper trois fois à la porte.
Qui est-ce? demanda la voix.

- C'est toi, mon aimée, répondit Moktar.

La porte de bois, close depuis des dizaines d'années, lança un faible cri continu avant de s'écarter pour laisser le passage à une vieille femme, petite et menue, fripée, ridée, tremblante, enfouie sous sa couverture de laine. Moktar fut ébloui par l'éclat d'une beauté qu'il était assurément le seul à voir. Il saisit la couverture, tira sur les fils d'or brodés.

Pendant sept jours et sept nuits, au fur et à mesure que les noms s'éteignaient sur la couverture, des oiseaux envahirent le ciel. Au bout de ce temps, trois mille oiseaux décrirent un cercle immobile dans les airs.

Au premier battement de leurs ailes fines et à mesure que l'horizon les avalait, les rides de Zahra disparurent, laissant apparaître l'énergie de son regard et la délicatesse de son teint.

C'est ainsi, raconte-t-on dans certaines contrées du Sud lointain, que Zahra l'Orgueilleuse retrouva sa jeunesse et l'éclat de sa beauté.

Hamadi ("Récits des hommes libres")

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© 2005 Imazighen La richesse des productions d'un champ n'est pas à raison de son étendue, mais de sa culture.
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