Grand-mère courage!

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La nuit commençait à envelopper le hameau. La pluie n’avait guère cessé de tomber. Grand-mère essayait tant bien que mal de rallumer un feu presque éteint. Elle voulait préparer le dîner et en même temps permettre a ses petits enfants de se réchauffer les mains gercées. Le reste de la famille, le père, la maman, la tente, tous succombèrent lors du séisme. la maison était complètement transformée en ruine. Les deux enfants restaient cloîtrés dans un petit coin, sous la tente faite de toutes pièces par leur grand-mère. Ils n’arrivaient pas à réaliser ce qui était arrivé cette nuit là, tellement leur bas âge ne le leur permettait nullement. Tout ce dont ils étaient sûrs ce que leur demeure n’était pas habitable. Pour le reste, l’absence des parents, ils en trouvaient, dans leurs têtes, toutes les explications, hormis la mort. Grand-mère, traumatisée, ne parlait que rarement. Son regard méditatif, consterné, était jeté au lointain, rodant tantôt autour de la maison, transformée en pierres, jonchées par terre et aussi la cheminée de la cuisine, épargnée, figurant en sorte de reliquat, évoquant toute une vie, tout un parcourt, toute une chaleur familiale et sécurisante.

Ses yeux étaient meurtris par des larmes chaudes et salées. Son unique fils était parti à jamais. Il avait du trimer des années pour construire une maison. La fatalité fut sans pitié.Tantôt grand mère, se consolait en se disant que le grand Dieu en avait voulu ainsi, elle espérait vivre très longtemps pour voir ses petits fils grandir, tantôt le pessimisme s’accaparait d’elle et pensait que peut être le tremblement récidiverait. Il n y avait pas de fossoyeurs au douar. A ses yeux, la terre était meurtrière! Cette terre qu’elle avait couvée contre les espagnols, qu’elle avait cultivée sans fatigue et qu’elle chantait jour et nuit. Or, son attachement à cette terre est indéfectible.

En témoignaient ses comportements quotidiens: elle continuait à entretenir ses lopins de terre, à penser à la moisson et à la cueillette des amandes. Intuitivement, elle préférait partir tôt à la forêt chercher du bois que de décimer un arbre dans les parages. Grand-mère est courageuse, sa sagesse n’a jamais démérité. En apercevant un hélicoptère planer dans le ciel, sa mémoire était vivement secouée et pensa aux années de guerre, alors q’elle avait à peine 20 ans. Elle se rappela les moindres détails, notamment la mort de son mari, bombardé par un avion et déchiqueté en mille morceaux, se rappela aussi la vague de la famine qui avait occasionné des ravages. Elle se souvenait de tout, absolument de tout.

A proximité de sa maison, un journaliste l’interpella et lui demanda si elle ne songeait pas partir vivre ailleurs, avec une famille par exemple.Elle répondit après un long silence:

-Man d ac ghad aynigh?, nec ssa, nec ad kemregh da (que puis –je te dire? je suis d’ici, j y resterai).

-Tu n’as pas peur d’un autre tremblement? lui demanda encore.

-Nec war teggwdegh ca, nec oemmars war gîdegh, amazighen , rejdoud inu oemmars war daysen tudact (moi, je n’ai pas peur, moi j’ai jamais eu peur, les amazighen, mes ancêtres ne ressentaient guère de peur).

Rentrée chez elle, elle se mit à graver avec un couteau, sur des morceaux de bois, les prénoms des membres perdus. Elle les transcrivit en tifinagh, espérant par là, que ses petits fils reconnaîtront dans l’avenir les tombeaux de leurs parents ,grâce à ces épitaphes.

Des jours se succédèrent. Crescendo de misère et d’indifférence. Un matin, un responsable de l’autorité arriva au douar. Il se mit à distribuer quelques vivres dont certains étaient inconsommables. Grand-mère refusa de prendre la tente offerte par ce monsieur, qui exigeait être pris en photo. Grand-mère ne voulait pas de pitié, ne voulait pas être instrumentalisée à des fins électorales et médiatiques. Le responsable, tiré à quatre épingles, ne savait comment réagir. Il arbora un visage pourpre de colère, se sentit ridicule devant la décision de cette vieille femme. Dans les yeux de celle-ci un message bien clair: «on ne met pas du henné sur les poux! Avant la tente, il faut penser à la route, à l’eau potable, aux écoles, à l’électricité, à l’hôpital, à l’égalité», semblaient dire les rides de ce visage tatoué de misère et d’oubli .

Grand-mère rêva une nuit que les membres disparus de sa famille étaient logés dans une grande villa bien confortable. Un jardin luxurieux entourait leur demeure. Beaucoup de réverbères éclairaient généreusement les rues. Son fils lui tendait la main en lui disant: «viens chère mère, rejoins nous! Ici, c’est mieux, ici, c’est le paradis de Dieu». Elle comprit alors que parfois, la mort est une issue aux malheurs terrestres. Mais au fond d’elle, elle préféra vivre pour perpétuer la mémoire du Rif.


Par: Mohamed El bouazzaoui.
A sembratiri

Source: tawiza.net

Wanni war yassin manis dyussa war yassin mani ghay'RaH!

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Re: Grand-mère courage!

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Fadma a écrit:


A proximité de sa maison, un journaliste l’interpella et lui demanda si elle ne songeait pas partir vivre ailleurs, avec une famille par exemple.Elle répondit après un long silence:

-Man d ac ghad aynigh?, nec ssa, nec ad kemregh da (que puis –je te dire? je suis d’ici, j y resterai).

-Tu n’as pas peur d’un autre tremblement? lui demanda encore.

-Nec war teggwdegh ca, nec oemmars war gîdegh, amazighen , rejdoud inu oemmars war daysen tudact (moi, je n’ai pas peur, moi j’ai jamais eu peur, les amazighen, mes ancêtres ne ressentaient guère de peur).



Par: Mohamed El bouazzaoui.
A sembratiri

Source: tawiza.net


Malgrés la situation précaire, cette femme essaye tant bien que mal de surmonter le drame....

Tres belle image de la résistance au laxisme du Makhzen car, comme tu l'avais cité a utcma dans un commentaire "Le Makhzen est plus dur que le séisme"!

Merci, utcma Fadma, pour ce texte.

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Re: Grand-mère courage!

Je vous en prie a uma! Et je tiens surtout à remercier l'auteur de ce texte, Mr "Mohamed El bouazzaoui".
Trops touchant de lire ce qu'il a écrit ce Monsieur!!

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Re: Grand-mère courage!

Chère grand-mère: courage! mille courage! et encore courage!

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Re: Grand-mère courage!

Un texte émouvant qui reflète la tragédie et la souffrance des rifains après le terrible séisme.
Quelle bravoure de cette vielle dame qui incarne l’identité amazighe !!
Un grand message pour les autorités qui marginalisent ce grand Rif .et pourtant la plus part des rifains qui résident à l’étranger restent sans état d’âmes.

L'identité est intrinsèque personne ne te l'enlèvera

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courage, Grand-mère

Ah, c'est une histoire qui pointe droit dans le coeur. Tanmmirt. J'ai entendu parler de ce terrible séisme, mais je ne sais pas ce qu'il en est aujourd'hui. Sûrement, si certaines choses ont dû être reconstruites (enfin, j'espère), il y aura toujours des traces qui resteront dans les mémoires. On est pris de compassion, en pensant aux gens pauvres qui ont perdu le peu qu'ils avaient. Mais justement, vous avez mis ce mot, "courage", dans le titre, et ça ouvre la porte sur d'autres pensées. Le courage est une belle valeur ; cependant, il trouve généralement l'occasion de s'exprimer dans la difficulté. Quand tout va bien... à quoi, utiliser le courage ?...
L'autre nom de valeur qui me vient à l'idée, juste après, c'est "solidarité". Quand il y a ce genre de drame, quand on assiste au courage de ceux qui essaient de surmonter, la solidarité naît dans les coeurs (des gens qui en ont un...). Mais pas toujours.
Les drames de la vie des autres, ça fait peur. Si on a le courage de surmonter sa propre peur pour tendre la main, on sauve deux personnes : l'autre, et puis soi-même. Mais parfois, la peur est trop forte, et comme on en a un peu honte, on l'appelle d'un autre nom : "indifférence", "préoccupation", "impossibilité"...
Je n'ai pas vécu, bien sûr, ce séisme ; mais en France, il y a quelques années, nous avons eu "la grande tempête". Des milliers d'arbres abattus, déracinés, des routes coupées, des régions entières sans électricité, des inondations... et vous imaginez ce chaos dans un pays dit civilisé.
Ma mère m'a raconté. Elle habite face à l'atlantique, sur une pointe de terre qui s'étire entre la gironde, au dessus de Bordeaux, et la mer. Comme c'est un pays plat, la tempête s'est régalée ; pas d'autres obstacles que les forêts de pins, les poteaux edf et les clochers : tout ça couché comme des allumettes sur une table.
Mais le plus choquant, ça n'était pas de voir cette belle région bouleversée, non, c'était le comportement des gens.
Ma mère m'a raconté. Le prix des paquets de bougies et des piles mutliplié par quatre, ou six, dans les magasins, et les rayons d'alimentation pris d'assaut. Plus rien à trouver à manger. Les paysans qui montaient la garde avec le fusil de chasse devant leurs bois, pour pas qu'on vienne leur voler de quoi se chauffer (parce que : panne d'électricité = tout le monde grelotte). les vols de carburant, parfois même dans les réservoirs qu'on siphonne (et pour quoi faire ? on ne pouvait aller nulle part). Les gens qui en viennent à se taper dessus pour avoir la dernière baguette chez le boulanger... Et tout le monde claquemuré chez soi. Les voisins ? Quels voisins ? Les amis ? Quels amis ?...
Etrange, n'est-ce pas, quand on pense aux bons sentiments de ces mêmes personnes quand tout va bien.
Tout ça pour revenir à petite Yemma-courage. On ne met pas du henné sur les poux : quelle proverbe magnifique ! Ne vous faites pas d'illusions... Bien sûr, que les gens comme elle ont besoin d'aide et de secours, bien sûr, que leur vie est rude, bien sûr, que la plupart des gouvernements seront toujours "à côté de la plaque" quand il s'agit d'être logique dans l'urgence. Le bons sens ne se nourrit pas de théorie, mais de pratique.
Ne vous faites pas d'illusions : la pratique quotidienne du bon sens et du courage, petite Yemma-courage, elle connaît ! Bien sûr, qu'elle a besoin de nous...
Mais combien, nous, nous avons besoin d'elle !!
...si seulement on pouvait se souvenir de ça plus souvent...
ça, et aussi ça : on ne met pas du henné sur les poux !
(d'abord, les poux sont trop nombreux, on serait vite en manque de henné...)
Laughing out loud

Le monde du partage devra remplacer le partage du monde. (C. Lelouch)

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Re: courage, Grand-mère

Bonjour à vous tous
Je suis ravi de retrouver ma nouvelle publiée sur votre site.Je suis ému par vos commentaires.Tannamirte

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Re: courage, Grand-mère

Le plaisir est pour nous..

Soyez mille fois le bienvenu dans notre univers, uma Mohamed. Je tiens tout particulièrement à vous remercier pour cet oeuvre sensible et plein d'humanité. Merci à vous.

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