Etude comparative des manuels scolaires marocains

Etude comparative des manuels scolaires marocains

Etude comparative des manuels scolaires marocains

ETUDE COMPARATIVE DES MANUELS SCOLAIRES MAROCAINS: L’AMAZIGHE, L’ARABE ET L'EDUCATION ISLAMIQUE
La Charte Nationale d’Education et de Formation et le Livre Blanc sont le cadre référentiel qui traduit les fondements et les principes, qui sont à leur tour déclinés en termes de contenus, afin de confectionner les manuels scolaires.

Dans quelle mesure le discours didactique des manuels scolaires respecte-t-il ces fondements et principes?
Pour tenter d'approcher cette problématique de manière concrète et étayée, nous avons choisi comme objet d'étude les manuels scolaires de l’arabe , l’éducation islamique et l’ensemble pédagogique Tifawin a tamazight du primaire, en vue de montrer dans quelle mesure le discours didactique mis en œuvre par le Ministère de l’Education Nationale et l'IRCAM a pris en considération les déclarations et les principes affichés dans la Charte Nationale d’Education et de Formation et le Livre Blanc d’une part, et d’autre part dans le Discours Royal de 2001.
Pour ce faire, nous nous sommes limités, pour des raisons méthodologiques, au niveau du respect de quelques valeurs religieuses, civiques et éthique. En essayant, et à partir de ces manuels, de voir comment le Ministère de l'Education Nationale projette la formation des citoyens et à quoi pourrait ressembler le Marocain de demain, façonné par les programmes d'aujourd'hui.
I- Quelques fondements et principes dans la Charte Nationale d’Education et Formation et le Livre Blanc :
Notons que les fondements constants sont :
 Le système éducatif du Royaume du Maroc se fonde sur les principes et les valeurs de la foi islamique. Il vise à former un citoyen vertueux, modèle de rectitude, de modération et de tolérance, ouvert à la science et à la connaissance et doté de l’esprit d’initiative, de créativité et d’entreprise.
 Le système éducatif du Royaume du Maroc respecte et révèle l’identité ancestrale de la Nation. Il en manifeste les valeurs sacrées et intangibles : la foi en Dieu, l'amour de la Patrie et l'attachement à la Monarchie Constitutionnelle.
 Sur ces fondements, l'éducation cultive les valeurs de citoyenneté qui permettent à tous de participer pleinement aux affaires publiques et privées en parfaite connaissance des droits et devoirs de chacun.

الكتاب الأبيض

الجزء1 : الاختيارات والتوجهات التربوية العامة المعتمدة في مراجعة المناهج التربوية
ربيع الأول 1423 يونيو 2002
: اختيارات وتوجهات في مجال القيـم : انطلاقا من القيم التي تم إعلانهـا كمرتكزات ثابتة في الميثاق الوطني للتربية والتكوين، والمتمثلة فـي:
1. قيـم العقيدة الإسلامية؛
2. قيـم الهوية الحضارية ومبادئها الأخلاقية والثقافية؛
3. قيـم المواطنـة؛
4. قيـم حقوق الإنسان ومبادئها الكونيـة.

II- Lecture critique des manuels de l’arabe et de l’éducation islamique
A la lumière de ces fondements et principes, nous avons relevé un ensemble de remarques qui pourrait déblayer la différence au niveau de la conception didactique, notamment la formation du jeune marocain :
1- Entre tradition et modernité, le Maroc a toujours mené l’exercice d’un équilibriste, plus ou moins pragmatique et/ou démagogique. Dès 1999(la Charte Nationale d’Education et de Formation), le mot d'ordre officiel orientant les valeurs enseignées à l'école a hiérarchisé les priorités : l'Islam d'abord, puis l'identité nationale, culturelle et civilisationnelle (sans la définir avec clarté), la citoyenneté en troisième lieu, et enfin les droits de l'homme (demeurant vagues).
Mais, nous constatons que cette primauté, dans les manuels, est davantage accordée au religieux au détriment des valeurs universelles (les droits de l'homme, la citoyenneté…). Une telle hiérarchisation s’écarte des réalités imposées par la globalisation.
Un livre de langue arabe (Al Moufid fi Allougha al Arabia, 1ère A.E.P), fait l'éloge de "la nation musulmane comme une nation élue, à l'exception de toutes les autres".
Il faut reconnaître que les valeurs humaines que le Ministère veut édicter sont à l'opposé de l'héritage culturel dominant au sein du corps enseignant. L'un des architectes de la réforme au sein du ministère, Abderrahmane Rami, reconnaît, pour sa part, "ne pas disposer des profils adéquats pour former les éducateurs à changer d'attitudes".

2- Une question s’impose à tout chercheur : les Marocains musulmans sont-ils vraiment tolérants à l’égard des adeptes des autres religions pratiquées au Maroc, en l’occurrence le judaïsme et le christianisme? Le sont-ils davantage à l’égard des autres madahib (courants) de l’Islam, le chiisme à titre d’exemple ? Ou encore par rapport aux coreligionnaires qui ne pratiquent pas ? Ces derniers sont-ils plus souvent respectés, simplement tolérés ou voués aux gémonies par des coreligionnaires qui les taxent de « mécréants » et d’« apostats » ?
La tolérance est une des valeurs-clés que le ministère de l'éducation nationale se propose de promouvoir dans sa littérature et même dans les cahiers des charges de ses manuels. Mais lorsqu'on y voit de plus près, on constate que les manuels d'éducation islamique insistent souvent sur une tolérance entre musulmans, exclusive de tous les autres. Et lorsqu'il est fait état du devoir du musulman d'accepter la diversité des races, des ethnies et des idiomes, le seul exemple choisi est celui du pèlerinage, où les musulmans sont de multiples origines, mais entre eux.
Ce sentiment d'appartenance à la « Oumma » est renforcé même dans un manuel d'arabe (Al Mounir Fi Al Arabia, 4ème A.E.P). L'élève y est invité, sous forme de questions-réponses, à choisir entre "être musulman ou mécréant" comme si le fait d'avoir une autre obédience excluait l’élève d'emblée de la communauté. Le rejet de l'Autre au nom de la croyance…
3- Dans le manuel d'éducation islamique (Fi Rihab Attarbiya al Islamiyya, 2ème A.E.P), toutes les femmes et les filles sont voilées, qu'elles soient en prière ou dans d’autres situations... Cette «standardisation » est réductrice par rapport à une réalité plurielle.
Ainsi, faute de moyens (laboratoires, supports, ateliers) et vu le surnombre (moyenne de 48 élèves par classe dans le primaire), la forme d'enseignement demeure elle-même conservatrice, basée sur la mémoire et la transmission orale. Les jeunes deviennent subséquemment conservateurs, par défaut.
4- Les quelques 6 millions de personnes qui évoluent dans l'univers scolaire charrient une culture de critique et de protestation permanente. Mais, cela ne les dote pas forcément d'un esprit critique. Certes, les nouveaux manuels les invitent à travailler à partir de situations - problèmes. Même dans certains cours d'éducation islamique, le procédé est intégré. Mais cela ne suffit pas. Non seulement la plupart des enseignants ne sont pas formés pour donner sens à ces pratiques (ce qui a été alerté dans le rapport du CSE), mais en plus les contenus compliquent leur tâche. Dans la plupart des manuels d'éducation islamique (Al Moumtaz, 2ème A.E.P, 4ème A.E.P et Al Moufid, 4ème A.E.P), la référence à la géhenne et à la nécessité de craindre Dieu est si récurrente qu'elle risque d'inhiber l'apprenant.
Les guides et les orientations pédagogiques incitent les encadrants de recueillir les avis contraires et inclure les élèves dans la prise de décision. Dans les cours, les choses se compliquent davantage. Avec une disposition de classe, où l'élève est censé uniquement recevoir la vérité de la bouche du maître, l'obéissance est une exigence pédagogique. Alors, forcément, les élèves se font petits.
5- Nous pouvons relever une série de textes qui incitent le pauvre à se complaire dans son statut de victime sociale. C'est le cas de cette énumération des bienfaits du paradis : "Nous y trouvons des serviteurs, des mets, des boissons, des habits, des draperies, des ustensiles de cuisine, etc." (Al Moufid Fi Attarbiya Al Islamiyya, 4ème A. E.P). On aurait dit, que le droit de ces pauvres élèves à la prospérité est reporté à l'au-delà.
Cela fait-il de ces jeunes des fatalistes ? Pas toujours, commente Tozy, encore moins lorsqu'ils se transforment en émeutiers ou en kamikazes". Mais hormis ces situations critiques, l'attentisme est souvent de mise. "Surtout lorsque la famille et l'enseignant le consolident par un discours moral qui prône la patience et l'acceptation de son sort".
6- Dans les manuels, les relations entre les deux sexes crève les yeux. Le cas précis de « Fi Rihab Attarbiya Al Islamiyya, 1ère année de l’enseignement primaire », dans lequel le sexe faible (petites filles) est constamment affiché en posture de servante et femme de ménage voilée dans des situations de la vie courante. Dans un autre manuel d’éducation islamique, de 2ème année du primaire, une illustration montre la fille aidant sa mère dans la cuisine alors que le frère donne un coup de main à son père pour le rangement de sa bibliothèque. C’est un clivage entre fille et garçon.
7- Quelle place est accordée à la liberté individuelle dans nos écoles ? Les seules libertés évoquées dans les manuels marocains sont en lien avec la religion et la nation. Mais si au niveau des programmes, des notions comme la liberté de conscience, la liberté sexuelle ou encore le droit à la différence sont de l'ordre de l'indicible, il n'en demeure pas moins qu'elles existent fortement dans la pratique de tous les jours. Les jeunes provenant de classes pauvres ou défavorisées apprennent à s'autonomiser dans la rue. Cela se traduit à l'école par des formes de rébellion ou de résistance à l'ordre établi. Cela crée en règle générale "une dépendance psychologique vis-à-vis du groupe". Du coup, l'école contribue à former des êtres qui ont honte d'être épanouis, d'autres frustrés.
8- Les manuels étudiés ne font aucune allusion aux autres religions monothéistes. Le principe de la tolérance et de l’’ouverture est battu en brèche. Dans un contexte mondialisé et de nouvelles technologies, le rôle de l’’école est d’’ouvrir des fenêtres basées sur les différences qui deviennent des richesses culturelles et non l’’inverse.
Enfin les caractérisations évoquées par les stéréotypes verbaux sont assez pauvres. Beaucoup de situations ou de personnages qui figurent dans certains ouvrages appartiennent à une autre époque.
III- Lecture critique des manuels de l’amazighe
a- Cadre référentiel de l’enseignement de l’amazighe
La langue amazighe a intégré le système éducatif marocain depuis septembre 2003.
Dans le but de répondre aux besoins de l'enseignement de cette langue, IRCAM, en collaboration avec la Direction des programmes et des curricula du MEN, a pris en charge l'élaboration de l'ensemble pédagogique Tifawin a tamazight. A la rentrée scolaire 2007, cet ensemble comporte les manuels de l'élève et les guides de l'enseignant couvrant les cinq premières années du primaire.
Les orientations générales de l'ensemble pédagogique Tifawin a tamazight s'inspirent du discours royal d'Ajdir du 17 octobre 2001 et du Dahir créant et organisant l’IRCAM. Conformément à l'esprit et à la lettre de ce référentiel, la finalité assignée à l'enseignement de l'amazighe est « de concourir à la réalisation du projet de société démocratique et moderniste fondée sur la consolidation de la valorisation de la personnalité marocaine et de ses symboles linguistiques et civilisationnels » tout en contribuant à la pérennité et au développement de la langue amazighe en tant que richesse nationale et source de fierté pour tous les Marocains.
Les manuels de l’amazighe s'inscrivent dans le cadre d'une approche tridimensionnelle qui privilégie aussi bien les aspects pédagogiques liés à l'apprentissage de l'amazighe, en tant qu'outil de communication, que les aspects liés à l'assimilation de schèmes culturels et à l'appropriation de valeurs universelles :
La dimension pédagogique: concerne la maîtrise de la langue amazighe et la compétence de communication mettant en œuvre les capacités d'écoute, de compréhension et d'expression. L'apprenant se prépare ainsi à devenir un lecteur interactif ;
La dimension culturelle: se rapporte à la découverte, au partage, à la préservation et à la valorisation du patrimoine culturel amazighe ;
La dimension humaine: est afférente à l'ouverture sur autrui et à l'acceptation de la différence culturelle et linguistique. Elle consolide aussi le sentiment d'appartenance à une communauté linguistique plus large et renforce la cohésion nationale.
b- A quoi pourrait ressembler l’apprenant de demain façonné par les manuels de l’amazighe ?
1- La dimension culturelle
La primauté est accordée à la dimension culturelle qui s'inspire des motifs de la culture amazighe tels que: contes, poésies, proverbes, devinettes, art culinaire, éléments de civilisation amazighe, etc.
Nous remarquons que les manuels de l’amazighe ne font aucune allusion à l’islam, ce qui nous permet de poser les questions suivantes :
 Est- ce que ces manuels sont destinés aux apprenants musulmans marocains ?
 Quelles est la place de ces manuels dans la continuité de la civilisation arabo-musulmane ?
 Les amazighes ont-ils une autre obédience que l’Islam ?
2- La dimension identitaire
La marginalisation de la l’amazighe et de l’amazighité et le non respect de la pluralité culturelle et linguistique dans un Maroc multilingue dans les manuels homologués par le Ministère de l’Education Nationale, a créé chez les amazighophones un rejet vis-à-vis de l’arabe et spécifiquement et de la culture arabo-musulmane en général, cela est vrai puisque les manuels des arabophones ne respectent pas la pluralité.
3- Vision endogène
Les livres introduisent une nouvelle façon de percevoir l'héritage culturel marocain. A partir de la première année de l'enseignement primaire, les élèves suivent la vie et les activités des personnages amazighs, et la plupart des prénoms sont amazighs. Dès la première leçon, un enfermement identitaire ?
Mais à partir de la deuxième année, les héros reçoivent dans la deuxième leçon des amis arabophones comme « Nadia ». Et tout au long des manuels, les personnages de prénoms amazighs font la rencontre d'amis de couleurs et de races différentes. C'est le “respect des valeurs universelles”, principe inscrit dans la Charte de l'Education et de Formation.
4- La question de la modernité
Les élèves s'habituent aussi à la ville, au marché, à l'école et aux sports. Les personnages amazighs s'habillent d'une façon moderne, aident papa et maman à faire la cuisine, vont chez le médecin. Les amazighs ne sont pas des montagnards illettrés.
5- Un système “ bicéphale ”

Dans les manuels de l’amazighe, avec des textes aussi riches en histoire, en culture et qui font en plus appel à l'abstraction, le jeune enfant pourra-t-il suivre ?
Nous encourons le risque de produire, en conséquence, des élèves déboussolés. D'une part, ils prennent connaissance des figures millénaires amazighes de manière folkloriste (endogène). De l'autre, dans les manuels de l’arabe et de l’éducation islamique, ils entament le cours d'histoire avec les conquêtes islamiques et les tribus de l’Arabie Saoudite. L'enseignement devient du coup “bicéphale” puisqu'il maintient deux discours contradictoires, bien que le poids ne soit pas le même dans les deux parties.
Conclusion
Les manuels scolaires (de l’arabe et de l’éducation islamique) sont largement envahis par les référentiels religieux. Peu de place est donc laissée à l’objectivité, à l’éveil du sens critique et à l’universalité. Tout ce qui est arabo-islamique est sacralisé et tout ce qui ne l’est pas reste stigmatisé et rejeté.
En outre, force est de noter un manque de complémentarité entre ces manuels: les manuels ne s’ouvrent pas les uns sur les autres.
Les manuels ne s’inscrivent pas dans une logique cohérente: à la fin du cursus, l’ensemble des manuels convergent vers une religion en rupture avec l’esprit rationnel et basée sur des constructions dichotomiques. C’est un discours culpabilisant, où tout est basé sur une culture de la peur et du sentiment de culpabilité au lieu d’une culture de tolérance entre nouvelles idées et la foi. Les manuels de l’arabe, l’éducation islamique et de l’amazighe (à un degré moindre) ne respectent pas la Différence dans son vrai sens.
Aucune allusion ni à l’Islam, ni à la culture arabo-musulmane n’apparaît dans le manuel de l’Amazighe, puisque les manuels de l’Arabe et de l’Education Islamique ont exercé et exercent constamment (depuis toujours) l’exclusion du propre marocain.
Le recentrage de l'école primaire sur les savoirs et compétences de base (lecture, écriture, calcul, comportement civique) par l'adoption d'un socle de compétences et de savoirs fondamentaux que chaque apprenant doit maîtriser à chaque cycle d'enseignement (ce qui suppose de revisiter le Livre Blanc relatif aux programmes du Primaire).
Enfin, vu le Plan d’Urgence qui a apporté à partir de septembre 2008 une série de mesures afin de perfectionner le processus d’enseignement-apprentissage, les conditions de délaissée pour l’Amazighe peuvent-elles changer ?
Références et Corpus analysé :
1. Conseil Supérieur de l’Enseignement, Rapport Annuel 2008.
2. La Charte Nationale d’Education et de Formation (1999.)Commission Spéciale Éducation Formation,
3. Le Livre Blanc(2002), M.E.N.
4. Tel quel
5. Fi Rihab Attarbiya Al Islamiyya, 1ère année de l’enseignement primaire;(non homologué)
6. Fi Rihab 2ème année de l’enseignement primaire; MEN
7. Al Moufid Fi Allougha Al Arabia, 1ère année de l’enseignement primaire; MEN
8. Al Mokhtar Fi Attachkilia, 2ème année de l’enseignement primaire; MEN
9. Al Mounir Fi Al Arabia, 4ème année de l’enseignement primaire; MEN
10. Al Moum taz Fi Attarbiya al Islamiyya, 2ème année de l’enseignement primaire; MEN
11. Al Moum taz Fi Attarbiya al Islamiyya, 4ème année de l’enseignement primaire, MEN ;
12. Les manuels de l’amazighe : 1ère ; 2ème, 3ème, 4ème 5ème et 6ème A.E.P.

EL Hossaien FARHAD
Chercheur en didactique amazighe
Nador
Tamazight