L'homme de l'année : la femme amazighe

dim, 2015-01-25 22:56 -- Fadma
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L'homme de l'année : la femme amazighe

Tous les médias internationaux ont fait le choix de leur personnalité de l'année. C'est une très belle tradition qui fait annuellement la lumière sur les actions positives ou négatives d'un homme ou d'une femme. Cette année par exemple, Time's magazine a décidé de couronner un pronom personnel "you", toi en anglais. Que représente ce choix pour le moins original, mais ô combien pertinent? L'internaute, le blogueur et autre surfeur qui ont révolutionné l'information et sa circulation dans le cyberespace.

Qui de nos pauvres amazighs qui viennent d'accueillir leur nouvelle année ? Qui peut bien être leur homme de l'année? Ce ne sera en aucun cas un quelconque internaute. Malheureusement, ils n'ont pas encore accès majoritairement à cette technologie. Seule une frange, qui doit s'estimer privilégiée, en a la possibilité. Même si Internet est devenu, par la force des choses, un refuge où l'amazighité s'est salutairement réfugiée. Avec bonheur. Car elle peut y être promue dans une liberté presque totale, loin du racisme abjecte qui prime encore et toujours dans les médias marocains.

Il est clair qu'il reste encore plusieurs années et beaucoup d'efforts à faire avant d'atteindre le niveau des pays développés concernant l'accès à Internet. En fait, chez nous, la fracture technologique prend tout son sens. Et pour cause. Les nôtres n'ont nullement les moyens pour se permettre d'avoir une connexion Internet et participer massivement à cette révolution numérique qui a cours sous nos yeux. Peut-être un jour l'internaute amazigh va être primé ! En tous les cas, on l'espère !

Pour autant, ce ne sera pas de sitôt lorsqu'on sait que les Amazighs meurent encore de froid et de maladies bénignes. Dans le silence le plus total. Manque de bol, ils ne sont pas arabes. Est-ce que vous vous rappelez les Libanais lors de leur dernière guerre avec les Israéliens ? Touché au plus profond de lui-même, le régime marocain n'a pas hésité à débloquer, avec une célérité déconcertante, la bagatelle de 5 millions de dollars pour les aider.

Certains libanais, chanceux il faut le dire, ont même été rapatriés au Maroc pour être hébergés et soignés gratis. Même les médecins et les pharmaciens marocains y sont allés avec leur couplet. Dans un élan de solidarité impressionnant, ils ont constitué dans la foulée un collectif pour aller soigner leurs frères arabes. Et les enfants et les femmes amazighs d'Anfgou, Tounfit et tout le Moyen-Atlas, qu'ils crèvent donc! Bon débarras, doivent se dire tous les Amazighophobes notoires haut bien placés! Et alors comment expliquer leur totale inaction face à la mort qui sévit chez les descendants de Moha ou Hemmou Azayyi?

En fait, si on revient à nos moutons après cette mise au point plus que nécessaire, l'homme de l'année ne peut être que la femme amazighe. Surprenant, n'est-ce pas ? En fait pas tant que cela. Si vous y réfléchissez un tantinet soit peu, je suis intimement sûr que vous, lecteurs, vous partagerez volontiers ce choix. Malgré toutes les exclusions et toutes les injustices dont elle est continuellement victime, la femme amazighe est toujours là, vivante, patiente, debout…

Vous n'êtes pas sans savoir que son sort est terriblement difficile. Car elle n'est pas seulement dominée par son conjoint, son frère, son époux et toute sa parenté masculine. Elle l'est aussi par l'homme arabe, qui est comme vous le savez le maître absolu du pays. Rien ne peut se faire sans son feu vert. Il est le mâle dominant qui décide et impose ce que bon lui semble.

Ensuite, il y a la femme arabe, dominée elle-même par l'homme arabe, qui donne un sens exclusivement arabe à ses actions militantes. Chauvine à l'extrême, on n'entend qu'elle. Car elle monopolise jalousement la parole sans jamais évoquer un tant soit peu la situation catastrophique de la femme amazighe. Conditionnée pendant des décennies à avoir le regard rivé sur le Moyen-Orient, pour qu'elle change, il faudra attendre peut-être la fin des temps.

En fait, même si elles habitent le même pays- les femmes arabe et amazighe-, l'une et l'autre évoluent dans deux mondes irréconciliables. Jugeons-en : ces derniers temps, la femme arabe parle de problématiques qui sont à des années lumières des préoccupations quotidiennes de la femme amazighe : le débat sur la nationalité des enfants illustre parfaitement ce hiatus abyssal. Interrogez à ce propos n'importe quelle femme des hauteurs miséreuses de l'Atlas ou des montagnes chauves du Rif ou des vallées en voie de désertification rapide du Souss ou des plateaux désespérément nus du Sud-Est, et vous aurez en guise de réponse un sourire plus qu'ironique !

Au Maroc, et pour schématiser un peu, la domination fonctionne à plein régime. Comme toutes les dominations, elle a une forme pyramidale. Bien sûr l'homme arabe est au sommet, suivi par la femme arabe. Après, c'est l'homme amazigh et en bas de l'échelle, c'est la femme amazighe. En fait, comme vous pouvez le constater, elle est triplement dominée. On peut donc aisément penser qu'elle se plaint tout le temps. Oh que nenni ! Il n'en est absolument rien. On ne l'entend même pas. Comme si elle n'avait pas de problèmes. Par moment, on s'interrogeait si elle est encore du monde des vivants. Tellement elle brille par sa discrétion. On ne le sait qu'assez, les grandes douleurs sont toujours tues.

En fait, son premier souci est de manger et faire manger ses enfants, se soigner et soigner sa progéniture, c'est la pluie et la sécheresse…. Que dire, que du terre-à-terre ! On parle ici des enfants lorsqu'elle a la chance inouïe de se marier. Il faut savoir que nos montagnes et nos plaines se sont petit à petit vidées de leurs populations masculines. Devant les horizons continuellement sombres, une bonne partie de nos jeunes ont choisi de prendre le large. Il y en a qui partent légalement, mais il y en a aussi qui choisissent la manière radicale : " brûler " quitte à se brûler. Une véritable hémorragie qui n'inquiète presque personne.

A son corps défendant, le Détroit, qui a vu à une autre époque plus glorieuse les guerriers amazighs de Tarek le traverser fièrement, est devenu une nécropole aquatique qui a englouti beaucoup de vies et autant de rêves. Un vrai suicide collectif qui n'émeut que quelques spécimens rares pourvus encore d'une once d'humanité.

L'émigration, qui n'est qu'une résultante des politiques sans queue ni tête du régime marocain, a irrémédiablement installé un déséquilibre démographique dangereux et compromis irrémédiablement l'avenir de la société amazighe. Sans vouloir jouer bêtement aux Cassandre, à terme, son existence même est menacée. Le renouvellement de générations est loin d'être assuré. Car beaucoup de nos jeunes filles n'auront jamais droit à un mari. Il faut savoir que pour elles, le mariage apparaît comme la seule possibilité d'exister socialement.

Mais lorsqu'on sait, à titre d'exemple, que certains villages du Souss- c'est sans doute le cas dans les autres régions amazighes- sont exclusivement féminins avec quelques vieillards et quelques infirmes, ce n'est vraiment pas demain que notre jeune fille va croiser son prince charmant. Car les garçons ne rêvent que de partir si déjà ils ne sont pas partis. Certains pour toujours. Laissant, seule, notre femme amazighe à ses souffrances. Mais cela ne l'empêche jamais de toujours sourire…tristement.

L'homme de l'année : la femme amazighe

Auteur: Lahsen Oulhadj - amazighworld.com

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