Fatima n Mubeh'rur, les merveilles du Rif

Fatima n Mubeh'rur, les merveilles du Rif

Fatima n Mubeh'rur, les merveilles du Rif

Née en 1910 à Ayt ëdifa, dans la région des Ayt Weryaghel (province d’Al Hoceima), le pays de son père. Quant à sa mère, elle est originaire des Ayt εziz près de Tamasint. Belle était encore toute petite quand ses parents se séparèrent à cause des conflits qui opposèrent son père à sa belle-famille en Ayt εziz. A cette époque (1910-1921) le Rif vivait des conflits tribaux (Leεdawat). Leur maison paternelle à Ayt ëdifa fut brûlée, à cause d’une histoire de vengeance. Elle quitta son village en compagnie de son père pour émigrer chez les Ayt Yetteft :

« Je me souviens des temps des conflits tribaux (Arrifublik), les gens s’entre-tuaient. Nos ennemis ont brûlé notre maison à Ayt ëdifa. Nous étions obligés de quitter notre pays pour nous installer chez les Ayt Yetteft. »

Elle se souvient de la pénétration européenne au début du XX siècle (1910-1926) et de l’opposition farouche menée par les populations des Ayt Weryaghel contre les forces coloniales françaises et espagnoles. Son père a été porté disparu dans l’une des attaques menées par la guérilla rifaine. Mme Mubeh'rur témoigne de cette époque : « J’étais encore toute petite quand mon père rejoignit les troupes de la guérilla dans un endroit qui s’appelait Bdiεa en compagnie de mon oncle Mohamed que je surnommais xaöri Ciwec. Ce dernier est revenu, quant à mon père, il y est resté. Je suis allée chez lui, pour me renseigner sur le sort de mon père. Je lui ai demandé : ‘Mon oncle Ciwec ! Où avez-vous laissé mon père ?’ Il me répondit : ‘Ma chère fille, ton père est allé faire les vendanges.’ Mon père depuis, je ne l’ai jamais revu ! »
Orpheline, elle quitta Ayt Yetteft en compagnie de son oncle Ciwec pour s’installer à Tamasint, auprès de sa mère. La relation entre Mme Mubeh'rur et son oncle Ciwec, la source de ses contes, était très affectueuse. C’est à Tamasint que Mme Mubeh'rur passa son enfance et une partie de sa jeunesse. Sous ses yeux elle voyait passer les prisonniers d’Abdelkrim2 :
« Les prisonniers de Mmis n Ssi εebdekrim passaient par là où j’habitais (Tamasint) et se dirigeaient vers un endroit qui s’appelait Tah'lalt (Daíöra−c). La vie est la même que se soit pour un musulman ou pour un chrétien. Ils étaient bien traités, ils leur donnaient un peu de caroube dans des paniers. Je me souviens également de son départ en exil (1926), et de la pénétration coloniale dans notre pays. »
Fatima n Mubeh'rur, l’unique fille de ses parents mena une vie difficile. Elle n’a pas dû connaître son père. Après que sa mère fût remariée par son oncle, elle la suivit à Ayt Mh'end Uyeh'ya. Très jeune, elle épousa un homme originaire de Swani. Ce dernier mourut quelque mois après le mariage. Elle retourna auprès de sa mère chez les Ayt Mh'end Uyeh'ya. Elle fut remariée à un Weryaghli de Sidi Buxiyyar, où elle passa des moments difficiles avec sa belle famille.
Elle émigra en compagnie de son mari et de ses deux fils Mohamed et Ali vers le Gharb. Restée veuve avec deux enfants dans une région arabophone, elle quitta la ferme où travaillait son défunt mari pour essayer de trouver de l’aide auprès des autorités d’Azila. Elle se présenta devant un responsable local (Lmuraqib) pour lui demander une aide au logement :
« Je me suis présentée dans son bureau, il avait un interprète qui lui traduisait en arabe marocain ce que je disais en tamazight : ‘Iwa a Lalla daba nredd εlik !’ (Je te donnerai ma réponse après !), me répondit-il. À ce jour, j’attends toujours sa réponse !… »
Elle s’installa avec ses deux fils à Larache dans un foyer. Elle vit avec les quelques francs que lui rapportait la vente du bois : « Le matin à l’aube, je sortais ramasser du bois, je le vendais à sept-huit francs (rbaεat).
Cela me permettait de nourrir mes enfants et de faire des économies en mettant un peu d’argent de côté. Après un autre séjour à Beni Hassan, grâce à Dieu le miséricordieux, j’ai trouvé en fin mon village A½zøa ëemza, la terre de mon défunt mari où je me suis installée pour m’occuper de l’éducation de mes enfants !… »
À travers sa propre histoire, l’histoire d’une simple femme rifaine, notre conteuse nous amène à comprendre la situation politique et socioculturelle de la région des Ayt Weryaghel pendant plus d’un siècle (Arrifublik5 ou Le²dawat, la pénétration coloniale, Abdelkrim, la famine, Iqebbaren, etc.) Ces événements ont fortement marqué l’histoire de cette région au moment où le Rif attirait l’attention du monde entier. Mme Mubeírur nous résume l’histoire de sa vie émouvante et celle de sa région en commentant :
« J’ai 87 ans, je vous raconte ma vie et les événements historiques dont je suis témoin. J’ai une très bonne mémoire. Je me souviens de la pénétration coloniale, de la fuite qu’on avait prise, d’Abdelkrim et de son exil (1926), je me souviens des bombardements d’avions (Iqebbaren 1958-1959)…J’ai une grande histoire. J’ai vécu dans des périodes très difficiles.
L’enfer, je l’ai vécu sur terre, si un autre enfer existe, qu’il soit le bienvenu ! Je peux dire que dans ma vie j’ai connu l’enfer et que j’y ai vécu et Dieu merci ! C’est ça l’histoire de ma vie et ce que j’ai vécu. Et Dieu accomplit sa volonté. »
Actuellement, la conteuse âgée de 90 ans, vit entre Tamasint et la ville d’Al Hoceima.


Arrifublik est l’équivalent de Siba qui désigne « l’anarchie tribale » et qui est l’opposé de Lmekhzen.
Historiquement c’est la période antérieure à 1921. Voir D. M. Hart : De Ripublik à République : Les institutions sociopolitiques rifaines et les réformes d’Abdelkrim, in Abdelkrim et la République du Rif, Paris, 1976, 33-45.


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Le nom complet de notre conteuse est Fatima n Cεayeb n εmar n ÉTiyeb, connue par Fatima n Mubeh'rur. C’est un personnage merveilleux pour qui j’ai beaucoup d’admiration. En été 1997, lorsque je lui ai demandé de me raconter l’histoire de sa vie, elle n’a pas hésité un instant.

Extrait: Les Merveilles du Rif
Mohamed El Ayoubi
(mondeberbere.com)

..ne sachant que dire..Un grand hommage à cette grande dame! Fatima n Mubeh'rur, les merveilles du Rif