La poésie des devinettes amazighe (berbères) qui charme l’oreille

La poésie des devinettes berbères qui charme l’oreille

La poésie des devinettes berbères qui charme l’oreille

Comme toutes les formes brèves, les « tihuja n twafitin » ou « tinfas » constituent un moyen de communication rendant possible la prolifération de la littérature dite « orale ». Les devinettes amazighes (berbères) jouissent d’une double prépondérance: d’un côté la forte présence d’une forme particulière se distinguant par l’instauration d’éléments constants reflétant la forme dialoguée (question-réponse) et la richesse ....

sémantique traduite par l’emploi des différents types de transferts de sens qui collabore à la création d’un usage spécial de la langue.

De l’autre, l’existence d’une structure qui charme l’oreille et incite l’auditeur à s’envoûter dans un jeu se singularisant par une assonance, un rythme et une rime particulière et c’est à cela sans doute que les devinettes berbères tiennent leur excentricité et leur originalité.

Le charme des devinettes berbères est un charme poétique qui opère avec des moyens classiques : structures métriques, rimes, lexique spécifique, créations des images dont le sens est incontournable. Eu égard à la nature de ce genre langagier, il convient de montrer comment la devinette berbère est construite. C’est la description formelle et poétique qui constituera la charpente de ce texte.

1. L’aspect rythmique des devinettes amazighes (berbères)

Le traitement du rythme des devinettes qu’on peut considérer comme un fait inextricable est l’union d’un arsenal technique et d’une poéticité fluctuante. L’idée d’analyser les devinettes à travers leurs structures formant l’essence même de leur architecture, me semble-t-il, une nécessite pour montrer la disposition des rimes et des assonances qui forment une vraie panoplie pour le « questionné ». Les devinettes soumises à l’analyse ont une forme spécifique ; elles sont présentées soit en structure simple soit en structure composée. a- Structure simple :

Dans cette rubrique, on trouve généralement des devinettes formées de deux termes : âecc ddaw uchetta Un nid sous une branche. (awjjim n aydi/ la queue d’un chien).
- awal nne-s ism nne-s Sa parole est son nom. (tiku / un oiseau qui chante tiku). Une remarque à souligner : ce genre devinettes n’est pas très récurrent ; les devinettes ayant une structure simple présentent les mêmes caractéristiques : elles sont formées à partir de deux termes combinés par une préposition ou un autre lien logique. b- Structure composée : La devinette ayant une structure composée se présente sous forme de distique : jebdegh d amrar. unhed udrar Je tire sur la corde. la montagne s’ébranle. (taxsayt / la courge). Les devinettes ayant la structure rythmique binaire sont très nombreuses. Pourquoi le primat de ce genre de structure au lieu des ternaires, des quaternaires ou autres ? Les devinettes construites sur un rythme binaire s’avèrent les plus utilisées et les plus approuvées. Il y a plusieurs raisons qui expliquent ce cas de figure : La prolifération de ces structures montre que la capacité mnésique des individus a tendance à retenir les formes brèves plutôt que longues. Les personnes, en fait, mémorisent mieux les devinettes courtes, c’est à dire celles qui ont une structure binaire ou une forme simple. Justement, la mémoire à long terme de tout un chacun a tendance à enregistrer des données courtes afin d’assurer leur prolongement voire leur survie. Plusieurs études ont démontré que la mémoire à long terme est le résultat d’une coopération entre les systèmes hiérarchisés opérant à différents niveaux de l’organisation cérébrale. Ce processus s’avère très nécessaire pour la mémorisation de telles structures. Ainsi, cette organisation garantit la consolidation, la continuation et la durée des énoncés tels que les devinettes. Par contre, dans les épreuves où l’encodage est contrôlé, les indices de rappel sont efficaces, ce qui explique l’existence des structures ternaires et quaternaires. Dans l’état actuel de nos connaissances, il est impossible de préciser le primat de telles structures sur telles autres vu les imbrications et les enchevêtrements des études concernant la capacité mnésique de l’homme, car plusieurs domaines contribuent à l’explication de ce phénomène, comme par exemple, la psychologie, la neurologie, etc. toujours est-il que le stockage des informations et leur relation est rattaché directement à la pensée humaine. Plus les devinettes ont des structures longues, plus elles sont assujetties à l’oubli. Quelle que soit la nature des structures rythmiques des devinettes, cela n’ôte rien à la qualité du rythme. Ce dernier est considéré comme le moule à l’expression poétique et à la formulation des énoncés ludiques. 2. La rime Si le rythme est un mode spécifique de la devinette berbère, c’est grâce aux rimes lesquelles demandent donc à être identifiées en tant que tel. Elles proposent (c’est à dire les rimes) une lecture harmonieuse en mettant en relief la disposition phonique de l’organisation rythmique. Ainsi l’analyse des rimes induit de nombreuses occasions d’interpréter plus subtilement les devinettes. La rime pourrait bien suppléer à l’irrégularité des faits rythmiques. En fait, on ne peut imaginer une devinette sans rime qui ne peut en aucune façon être sujette à une contestation, bien au contraire, elle présente une sorte d’équivalence régulière et codifiée qui permet de considérer les devinettes comme un art et agit comme un accord musical qui fait ressortir le rythme. Les exemples analysés montrent un schéma rimique parfait, on y voit un rythme résultant par le retour et la répétition de certains sons allitératifs basés soit sur :
- la rime pauvre :
- d ad yaly i luâer // wala idr Elle préfère grimper sur un rocher escarpé plutôt que descendre. (awettuf / la fourmi).
- la rime suffisante : 8- yully lqefdan // iâayd d s i_bran Elle monte en caftan et descend en haillons. (aqqezziw / l’étincelle).
- la rime riche :
- tekku hisan // tekk bisan // tekk mani ur illi ttekkn i ysan Elle va par monts et par vaux, elle va au diable vauvert, elle va là où ne vont pas les chevaux. (taressast / la balle). Rime pauvre, suffisante ou riche, ce genre de structure correspond à une représentation itérative d’une rime avec ses semblables et ses sosies et dissimule la différence qui existe entre les rimes. 3. La sonorité Au delà de la rime, le questionneur recourt à d’autres moyens pour donner à ses énoncés consistance et cohérence. La sonorité ou bien l’assonance repose sur l’utilisation de l’écho, de l’itérativité des sons et sur la création d’une mélodie rehaussée d’un ultime raffinement, celui d’une broderie des arts poétiques oraux. Il y a des devinettes maniées avec autant de finesse, de subtilité, d’humour et d’égrenage. L’utilisation de la sonorité recoupe celle de l’afflux des rimes, des assonances bref celle d’une eurythmie comme celle de la poésie. La sonorité peut être traduite par plusieurs cas :
- l’itérativité des noms participiaux :
- yusy wimmutn widdern, yasy widdern wimmutn, yasy wimmutn widdern, yasy widdern wimmutn, yasy wimmutn. Le mort porte le vivant, le vivant porte le mort, le mort porte le vivant, le vivant porte le mort, le mort porte le mort. (tisilt, iyyis, tasriyt, amnay, buhebba, taresast / sabot, cheval, selle, cavalier, fusil, ballle). Cette tendance à répéter les mêmes mots attribue une allure plus marquée pour la structure de l’énoncé. Dans cette devinette comme dans bien d’autres, lorsqu’il y a allitération des noms participiaux, elle tend, en fait, à mieux déterminer les caractéristiques du référent à deviner. Si on considère les noms participiaux répétés alternativement, on perçoit une description minutieuse d’un ensemble cohérent où les termes « wimmutn » et « widdern » réfèrent respectivement aux objets inanimés et animés. Il s’agit de définir plusieurs objets en faisant intervenir deux termes antinomiques « vivant » et « mort » présentant ainsi la devinette comme une sorte de définition caricaturale se basant sur une opposition stéréotypée entre le [+ animé] et le [- animé].
- l’itérativité des verbes, des prépositions et des adjectifs :
- tu_u rebâa i tmurt, tu_ rebâa i y ayt axam, tu_ rebâa i y rebâa i y ujenna Elle en a quatre pour la terre, quatre pour la maisonnée et quatre pour le ciel. (tafunast / la vache).
- ila tiwa ur illi ixsan, ila azellif ur illi alnni, ila afriw ur illi ittfraw Il a un dos et pas d’os, il a une tête et pas de cervelle, il a des ailes et ne vole pas. (aselham / le burnous). Le mouvement des verbes, des prépositions, des adjectifs se fait dans un glissement perpétuel d’un son à un autre pour finalement aboutir à une eurythmie parfaite. Au-delà du rythme, la répétition redondante des mots se joint aux autres constituants de la devinette pour dévoiler, décortiquer et déchiffrer la trame de la devinette. Il ne peut être ainsi décodage de la ou (des) devinette (s) que par l’alliance du rythme et du sens. C’est pour cette raison sûrement que la devinette en tant que structure ludique est considérée comme une manifestation poétique de la joute oratoire. 4- La rime et le sens La rime a pour vocation non seulement la mise en évidence des faits assonantiques et allitératifs qui régissent la structure de la devinette mais elle constitue aussi une mise en évidence du sens. Il faudrait savoir à présent comment les faits rimiques enrichissent le sens de la devinette ? Comment se fait-il que par le biais d’une chaîne d’association mélodique, le questionneur entraîne le questionné vers des images poétiques qui actualisent nettement le mot clé (référent) ? L’attention du questionné est attirée non seulement par le rythme mais par l’emploi des noms propres et la répétition de certains mots.
- aly a âi_a, kkes dd ayinn a âica Monte Aicha et enlève-moi ça ô Aicha. (tam_ett / le peigne). Dans cette devinette, on a l’actualisation d’une image de porter le peigne jusqu’à la tête et d’enlever les saletés des cheveux. Le nom propre Aicha évoque ici quelque chose de beau, de magnifique, de bien. Tame__ett objet préférentiellement féminin, de genre féminin est désigné par un prénom de femme. L’attention de l’interlocuteur est ainsi attirée, non seulement par l’utilisation des noms propres qu’il a l’habitude d’entendre mais aussi vers leurs différentes connotations. La fonction du nom propre « Aicha » dans cette devinette est de type générique, c’est à dire en employant le terme « âi_a » automatiquement l’image d’une femme belle, propre, souple se présente à l’esprit. Il s’agit de ce que Jonasson (1994, p. 64) appelle « vérité astrologique », cette vérité fonctionne comme une expression de certaines idées irrationnelles sur les rapports entre noms et porteurs de ces noms. En fait, il s’agit d’une généralisation établie à partir d’un savoir partagé. Le nom propre dans cette devinette, comme dans bien d’autres, jouit d’une interprétation métaphorique qui selon Gary-Prieur (1994, p. 44) « n’a pas pour fonction d’identifier un référent (cette identification est présupposée) mais de prédiquer des propriétés ». L’interprétation métaphorique d’un nom propre ne repose pas sur le nom propre lui-même mais sur le sens inféré par son utilisation dans un pareil contexte. La valeur des noms propres tels que « âi_a » vient de la connotation qu’elle engendre. Par contre certains noms, qu’on peut qualifier comme des « surnoms » sont utilisés juste pour une raison humoristique, mais ils peuvent également engendrer une certaine connotation comme c’est le cas des exemples suivants :
- tasnust, tabensnust, ay tregg w ld a lmal n lhram Petite ânesse, née d’une ânesse, ce que tu cours vite, petite bâtarde ! (tawtult / la hase).
- hennedn ax, bennedn ax, mr _in iâdawn day t_n ax. Ils nous serrent, ils nous enserrent, si c’étaient des ennemis, ils nous auraient déjà mangé. (iândan / les petits piquets pour fixer la tente).
- hen_rus, ben_rus, i_nan afella u_rus Nœud noué, nœud de nœud, ça ronchonne sur nœuds. (tahlast / tapis). Pour le premier exemple, le terme « tabensnust » reprend la sonorité de « tasnust » sans produire un effet significatif. Mais en fait son emploi consiste à souligner l’appartenance catégorielle du référent à deviner : on a l’introduction du mot « ben » intercalé entre « ta » indice du féminin et « snust ». Quant au second, le terme « benned » est utilisé pour reprendre la sonorité de « henned » qui a le sens de serrer en entourant avec ses bras ou avec une corde. Il en est de même pour le troisième exemple où les termes « hen_rus » et « ben_rus » sont des créations libres sur « a_rus » (le nœud).

Cette créativité lexicale est faite pour rendre compte de la plainte des femmes. Certaines femmes quand elles n’ont pas un métier à tisser, se plaignent du vide qui les entourent, s’ennuient et quant elles ont enfin un métier à tisser maugréent, râlent, rouspètent et protestent contre ce métier qui prend tout leur temps. Les termes « hen_rus » et « ben_rus » forment une sorte d’improvisation musicale des femmes quand elles font ou ne font pas leur métier à tisser. L’emploi de ces noms ou « surnoms » fait apparaître un usage onomatopéique consistant à utiliser ces termes pour forger une sonorité poétique.

Conclusion

Les faits rimiques et rythmiques comme les faits significatifs contribuent à la formation d’un énoncé hétérogène. La rime et le rythme sont directement conditionnés par les rapports de contiguïté qu’ils entretiennent, en raison de leur texture même avec les autres constituants de la devinette. C’est au niveau du sens que la rime, le rythme, l’assonance jouent des mots comme tel, qu’ils distordent et, virtuellement, dévient. De la même manière que les tropes, ils mettent en valeur les constituants de la devinette berbère en les faisant passer de leur état inerte à un état actif donc signifiant.

Par Nadia Kaaouas.
Source:
lematin.ma La poésie des devinettes amazighe (berbères) qui charme l’oreille
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